vendredi 23 août 2013

CV : Les mots qu'il nous faut

Il y a fort à parier que l'incontournable document connu sous le sigle de CV restera pour les historiens des siècles à venir comme un fameux exemple de Novlangue, la langue de bois inventée par Orwell en 1950. Et 1984, on le voit aujourd'hui, est une année qui risque de durer une bonne partie de notre siècle débutant.

Le CV est un produit fabriqué par le demandeur d'emploi, sur les conseils des meilleurs professionnels des professions, et consommé en quantités extravagantes par des gestionnaires de la ressource dite humaine.
Pour ma part, je ne sais rien de ces gens, ni des obscures officines où sont compilées – du bon ou du mauvais coté - nos documents vitaux.
L'atelier CV de Pôle emploi, animé par une travailleuse de la Ressource Humaine, a remédié, par petites touches, à mon ignorance.
J'apprends de petites choses fort curieuses sur le traitement du précieux ausweiss.
D'abord, qu'il n'est pas forcément lu par un œil humain mais par un logiciel chargé d'un premier tri. La chose n'est pas choquante en elle-même puisqu'à présent le robot informatique se mêle intimement de toutes nos affaires. Mais bien sûr, ce logiciel, il lui faut des mots-clés à reconnaître, faute de quoi il dédaignera superbement notre document.
Ainsi l'on nous conseille de lister les verbes de notre métier, de piocher dans notre univers professionnel, notamment les offres d'emploi, un lexique propre à nourrir la machine à lire les CV. On nous parle de nous constituer un "marché de compétences". On voudrait en somme, pouvoir retrouver bien vite les seuls mots-clés adoubés par le logiciel.
"Il faut qu'on ait la clé" nous déclare notre formatrice comme une vérité révélée.
Quant à la lecture par un œil humain et exercé, c'est dans les 45 secondes que cela doit se pratiquer, et chaque dixième de secondes épargné au recruteur est bon à gagner.
On nous conseille ainsi de ne rien mettre entre parenthèses dans le CV (mais nos vies de précaires le sont déjà) car cela ralentirait la lecture.
Pas non plus de points de suspension. Sans doute parce qu'au suspens vital l'on préfère la pesanteur du verbe mis en boite…
Je pensais que la ponctuation était faite pour faciliter la lecture, et non pour l'entraver. Passons…
Ainsi produisons-nous sans trêve ces informations débiles (au sens premier de faible) sur nous-même. Ainsi le robot lit-il bien les mots qu'il doit lire; ainsi le recruteur, l'expert de la ressource humaine, peut-il faire son "marché de compétences" en retrouvant ses mots-clés.
Ainsi entend-on seulement ce que l'on veut entendre. Sauf que l'on ne dira plus jamais rien de tout ce qu'il est possible de dire. Sauf que les mêmes mots se retrouvant dans les mêmes livres, profils ou annonces, la machine à formater la langue pourra bientôt se passer de logiciel pour tourner à plein régime. Et de tous nos CV, quasi similaires, nous pourrons faire un hyper CV, une sorte d'agglomérat d'anciennes individualités désormais moins discernables que jamais. Et bien proche de 1984 et du novlangue, aplatissement réglementaire du langage.
Et sauf que nous sommes bien nombreux encore à ne pas nous reconnaître dans les profils, les logos et logorrhées pseudo professionnels. Nous sommes beaucoup à ne pas avoir suffisamment travaillé pour attraper comme des tics un lexique imposé et factice, censé nous servir de sésame.
Comment le CV, qui aurait pu être un espace de liberté où l'on dise un tout petit peu de sa singularité et de ses aspirations au travail, est-il devenu une machine à formater et à exclure ? Cette histoire est encore à dire.
Et puis écrire c'est fatalement aller contre cette tendance au langage cuit, ou plutôt bouilli, qu'on veut nous faire prendre pour nos désirs.

Ecrire c'est ne pas avoir de mots-clés.

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