dimanche 18 août 2013

DE LA PRESENTATION



Se présenter, se vendre, ce sont bien les sales manies de l’époque. Nous vivons dans ce monde de présentateurs eux-mêmes monstrueux, qui se délectent en nous présentant toujours pire que nous sommes.
On présente tout, de tout. Du gros, du riche, du miséreux, du délictueux, de l'oublié, du vieux chameau, du chancelant, du repoussant, du joli-joli...
Plus besoin de numéros à répéter, on se présente, c'est tout. Alors cher Monsieur, vous voici devenu phobique de la motivation, traumatisé du cévé, et même plus grave, pourfendeur de confiance en soi, expliquez-nous de quoi vous souffrez, comment, pourquoi, qu'on comprenne, qu'on vous sauve...
La pseudo normalité requise dans les cévés et les entretiens d’embauches et l’étalement télévisuel de misères ou d’étrangetés pathologiques sont le recto et le verso d’un même spectacle imposé par les Barnum Circus contemporains. D’un côté du miroir, nous voici sommé de (re) présenter une morne version positive et motivée, de l’autre on étale complaisamment sa face maladive et difforme, à la grande joie d’un public rassuré à peu de frais de ne pas en être arrivé là. Dans tous les cas, on ne présente rien de soi-même, mais plutôt on est présenté – une fois en Jekyll, une autre fois en Hyde.
Ainsi, à la télé, on montrera un chômeur avec les stigmates du chômage, alors qu'en recherche d'emploi  il s'agira de soigneusement les cacher. Il ne faut pas se tromper  : a la télé, c'est la victime avec toutes ses tares  ; devant l'employeur, c'est le gentil garçon, lisse et disponible. Aucune chance, on le voit, de se présenter comme un être humain, dans sa complexité et ses différences.
Dans l’accompagnement du chômeur, du demandeur-chercheur d’emploi, on ne se présente même pas, on est présenté, on est sommé d’être présent. On n’a jamais l’occasion, l’opportunité de présenter quelque chose qui serait soi – à soi. On revêt la langue de bois commune du libéralisme ambiant.
Il faut présenter – plutôt que se présenter. Il faut bien présenter, ce qui veut dire dérouler le bon menu, qui donne accès au bon profil, en proférant les bons mots-clés. Ce cliché, on doit le fabriquer pour l'employeur présumé, pour ce qui est censé lui convenir et dont on n'a jamais une idée très claire.
Mais nos accompagnateurs de chômeurs sont là, comme toujours, pour nous expliquer ce qu'il veut, lui, l'employeur, comme s'ils le savaient de source sûre. Le résultat est toujours cet avatar de soi censé correspondre à quelqu'un, où plutôt à quelque chose, une entreprise, une image, un usage en vigueur ou supposé tel...
La recherche d'emploi est toute entière constituée sur de tels clichés, de telles imprécisions. Le demandeur ne doit montrer qu'une apparence de soi, avec cette peur panique de dévoiler ce qui dépasse de soi. De l'employeur on doit tout savoir, mais bien entendu, on ne saura rien de tangible, et il faudra s'en contenter, et se conformer à cette imagerie colportée, sans rien pouvoir en vérifier.
De part et d'autre, on ne présente qu'une version affaiblie, affadie, inconsistante de soi. De ces mauvais jeux de masques, tout le monde s'en contente – et l'on reste au chômage. La peur d'être un autre que celui que l'on veut verrouille l'accès à toute rencontre quelque peu sincère. On s'est présenté, mais personne n'a manifesté aucune présence.
On ne peut se présenter parce qu’on n’a pas fini d’être soi  ; on ne peut se vendre parce qu’on n’a pas fini de se fabriquer. On ne fabrique d’ailleurs plus rien puisque l’emploi libéral a pratiquement tué le métier.
Plus d'emploi, du coup plus de métier. On revêt son pauvre rôle de chercheur d'emploi, et l'on se présente comme tel. « Chercheur » bientôt éloigné de l'emploi, puis inemployable...

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