jeudi 29 août 2013

DU CHOMEUR AU CHERCHEUR



En deux, trois décennies, nous sommes passés du chômeur au demandeur puis au chercheur d'emploi.
I faut examiner de plus près ces évolutions lexicales et ce qu'elles recouvrent, sous couvert de l'esprit « positif ». Ce vieux mot de chômeur, on peut comprendre pourquoi il déplait. Vieux mot, vieille image : il fallait oublier la vision des miséreux des années trente en file d'attente devant les bureaux de placement. Ajoutons à cela l'amour français de la litote qui nous a fait remplacer les concierges par les gardiens d'immeuble et le service du personnel par la Direction des Ressources Humaines. Il s'agit toujours de se hausser du col, de faire plus chic, plus choc , et de remplacer le vieux mot de la langue par le concept, peu importe s'il sonne creux.
Demander de l'emploi, c'était donc déjà mieux, plus moderne, que d'être chômeur. On n'est plus dans la file d'attente avec sa casquette à la main, on candidate sérieusement, on rédige des lettres, beaucoup de lettres, on trime sur la page, on traque la formule, pour dire que l'emploi est pour nous, mais alors rien que pour nous. On est en l'état de demandeur d'emploi, on s'efforce de joliment demander, avec cœur et forces motivations, comme si l'on envoyait son compliment à sa belle. On est monté d'un cran, on a gagné un échelon, on est demandeur d'emploi.
Puis la surenchère linguistique est allé de pair avec la pression psychologique exercée sur les chômeurs. On s'avise que demander de l'emploi c'est mieux que d'être au chômage, mais cela reste profil bas, la tête penchée sur le côté, la casquette à la main. Ce qu'il faut à présent, c'est être positif à mort, au combat, sur le terrain, c'est devenir chercheur d'emploi. C'est dénicher l'offre avant même qu'elle n'éclose sur le  marché caché ; c'est mener l'enquête pour tout savoir sur l'entreprise, au-delà des informations publiques, sur ses manœuvres et manigances, sur sa politique de recrutement. En somme, c'est cumuler les tâches de prospecteur, de détective, d'espion industriel. Et tout cela pour pas un rond, dans l'espoir d'un entretien pour un CDD de 3 mois. Mais le sacrifice en vaut la peine puisque l'on est promu au rang de chercheur d'emploi – et c'est un peu comme si le chômage était vaincu.
La recherche d'emploi est donc cette fausse urgence dans laquelle le chômeur s'investit pour ne trouver au bout du compte que la négation même du travail : quelques fragments d'activités le plus souvent dénués de sens comme de but, lui permettant à grand peine d'assurer sa survie, en aucun cas de bâtir sa vie.
Mais il faut continuer à croire à la fiction de cette nécessité. Il faut consacrer la totalité de son temps et de son énergie à cette pseudo recherche. Ce temps, cette énergie sont ainsi soustraits à tout ce qui pourrait constituer un travail véritable, une réflexion, une recherche, un art, un processus créateur, enfin un apprentissage.
La recherche d'emploi n'est donc que cette grande coquille vide. On ne peut rechercher d'ailleurs que de l'emploi : le travail véritable ne se « recherche» pas, il s'effectue (ou pas).
Le chômeur est tenu d'assimiler des « techniques » de recherche d'emploi, comme une nouvelle branche du savoir. Quelles sont ces techniques ? A quels concepts creux doit-on se référer constamment ? Quelles productions nous demande t-on de fournir dans ces ateliers de recherche d'emploi ?
Examinons ce que l'on impose à tous les chômeurs. Et pour quels résultats !










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